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Un verre, ça va. Dix lois, bonjour les dégâts !

07/11/2025
AnthonyAnthony

Il y a des débats qui révèlent plus qu’ils ne résolvent.
Ainsi va la dernière polémique née sous les dorures du Palais Bourbon : faut-il interdire l’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale ? La proposition n’émane pas d’un moraliste en croisade, mais d’un député écologiste, Emmanuel Duplessy, qui soulève une question simple, presque naïve : “Vous, vous buvez de l’alcool au travail ?”

En temps normal, une telle remarque aurait glissé sur les hémicycles comme une goutte de rosé sur un veston bien taillé. Mais en pleine crise démocratique, sociale, budgétaire — et nerveuse, soyons honnêtes — elle a fait l’effet d’un shot de vérité : brutal, piquant, et difficile à encaisser.
Car en face, la réaction fut immédiate, outrée, presque théâtrale. Gérard Larcher, président du Sénat, y voit un symptôme de la France qui interdit tout. À l’entendre, interdire un verre de Bourgogne entre deux amendements serait presque une atteinte aux droits de l’homme.

Du fond de la coupe à l’état de la République, il n’y a parfois qu’un pas... ou un verre.

Un verre, ça va. Dix lois, bonjour les dégâts !

Une proposition qui bouscule la sobriété du débat parlementaire

Le 31 octobre 2025, dans le cadre du Projet de loi de finances 2026, le député Emmanuel Duplessy (EELV) dépose un rapport qui, en apparence, ne devrait pas faire trembler la République : il propose simplement d’interdire la vente d’alcool à la buvette de l’Assemblée nationale. Sauf que cette idée touche un nerf sensible. Très sensible.

L’argumentaire est implacable.
Primo, le chiffre d’affaires annuel des ventes d’alcool au Palais Bourbon s’élève à environ 100 000 euros, une somme modeste à l’échelle des finances publiques, mais dont 90% sont pris en charge via l’avance de frais de mandat des députés. Autrement dit, ce sont majoritairement les contribuables qui financent ces verres de Sancerre, de Get 27 et de champagne servis entre deux débats enfiévrés — même si la règle reste floue puisque ces dépenses peuvent être intégrées aux frais de mandat à condition d’être raisonnables et liées à l’exercice du mandat, selon le déontologue de l’Assemblée. Une marge d’appréciation large, donc.
Secundo, la question d’exemplarité est flagrante : pourquoi tolérer à l’Assemblée ce qui est interdit dans n’importe quelle entreprise ? Le Code du travail (article R4228-20) autorise seulement vin, bière, cidre et poiré et uniquement lors des repas. Or ici, on parle de coupettes en milieu d’après-midi, de rhums à 16 heures, et de bières commandées dès 11h.
Et tertio, le message envoyé aux citoyens – dans un contexte d’austérité, de contrôle des dépenses publiques et de défiance généralisée – est tout simplement désastreux.

Alors non, cette proposition n’est pas un détail. Elle interroge nos normes, nos passe-droits, et cette vieille tradition française : celle de considérer que certains lieux sont hors-sol, et que certains élus le sont aussi.

Une classe politique sous pression... et sous pression

La réaction du monde politique ne s’est pas fait attendre, et elle en dit long.
Gérard Larcher, le toujours très attaché aux "traditions républicaines liquides", s’est insurgé sur CNews : « J’en ai assez de ces interdictions ».
L’alcool à l’Assemblée ? Un “gadget”, selon lui. Comme si la sobriété au travail relevait de l’excès de zèle. Ou de l’ennui.

Mais l’argument qui fait grincer les dents, c’est surtout celui de la hiérarchie des urgences. Le pays emprunte 310 milliards d’euros, les déficits se creusent, et voilà qu’un député ose parler... d’un verre de vin.
Larcher tranche : « Il y a des choses importantes et des choses accessoires ». Sauf que dans l’histoire républicaine, les symboles accessoires ont parfois plus de portée que les discours programmatiques.

Du côté des députés, la cacophonie est totale.
Philippe Brun (PS) tente la minimisation tranquille : « Très peu de consommation, beaucoup de Coca Light ».
Le MoDem Erwan Balanant joue la carte “buvette = lieu de vie”.
D’autres, plus fébriles, parlent de “mesures d’inspiration islamiste”, tandis que certains centrent le débat sur l’ironie : « Le problème, c’est que certains disent n’importe quoi alors qu’ils sont à jeun ».

En bref, une dispute parlementaire sur fond de mojitos, avec en toile de fond une incapacité chronique à se mettre d’accord sur... l’exemplarité. Ce n’est plus un débat, c’est un sketch de Raymond Devos. Et pendant ce temps-là, dans la vraie vie, les salariés n’ont pas droit à une goutte d’alcool au boulot — sauf à risquer un licenciement immédiat.

Le symbole d’une déconnexion persistante

Le problème, ce n’est pas tant le vin que ce qu’il représente ici.
Car l’alcool à la buvette n’est pas qu’un apéritif, c’est un révélateur. Un marqueur d’une élite politique qui continue de s’octroyer ce qu’elle interdit ailleurs. Un petit privilège de plus, assumé, justifié, défendu, au nom de la tradition, de la convivialité, ou pire... de la culture.

Mais les faits sont têtus. Lors des débats sur la réforme des retraites en 2023, les ruptures de stock de Get 27 ont défrayé la chronique. Une pancarte « Rupture de stock » apposée sur le bar de la buvette a presque acquis un statut iconique, comme si le législatif avait soudainement rejoint les soirées étudiantes de fin de semestre.

Des députés « cramponnés au micro », d’autres « ramassés par les serveurs », un élu qui confie sans honte « venir tous les soirs prendre son verre », et même la légendaire cellule de dégrisement qu’on dit avoir existé au Palais Bourbon au début du XXe siècle — même si rien ne prouve qu’elle fonctionne encore aujourd’hui mais qu’importe, l’image colle trop bien à l’époque pour ne pas ressurgir...
Ce n’est plus un symptôme, mais un mode de fonctionnement.

La gravité du décalage n’échappe pas aux citoyens. À l’heure où on leur parle de rigueur, de responsabilité, d’exemplarité... ils découvrent que leurs représentants peuvent descendre des bouteilles entre deux amendements, avec leurs frais de mandat.
À l’heure où la défiance politique atteint des sommets, la classe politique s’autorise des privilèges qu’elle juge « anecdotiques ». Peut-être. Mais alors pourquoi tant de résistance à s’en passer ?

Pendant que le vin coule, la démocratie tangue

Il y a quelque chose d’étrangement cohérent à voir une Assemblée désorientée prendre l’eau... par le goulot. Car en observant la valse hésitante des politiques publiques, les réformes sans queue ni tête, ou les lois écrites à la va-vite, une idée s’impose : et si tout cela s’expliquait par l’état d’ébriété permanent de la République ?

Quand on apprend que certains députés commandent des spritz à 15h et des coupettes dès 11h du matin, on comprend mieux certaines décisions sorties de l’hémicycle. L’Assemblée ressemble parfois à un bar PMU de luxe, version XVIIIᵉ siècle, où les débats ressemblent à des disputes d’ivrognes, et les votes à un karaoké confus d’idées floues.

On rit jaune, bien sûr, mais difficile de ne pas faire le lien entre la légèreté avec laquelle certains élus vivent leur mandat et l’inconsistance des choix politiques qui en découlent.
La TVA sur les croquettes pour chats, les crédits d’impôt pour les propriétaires de chien — certes proposés mais non adoptés — et les amendements de dernière minute votés à minuit et quart... Peut-être qu’à force de boire au lieu de lire les textes, certains législateurs voient triple.

C’est là que la blague devient inquiétante. Parce que si les décisions absurdes sont le fruit d’esprits embrumés, alors ce n’est pas seulement une anecdote folklorique : c’est un problème de fonctionnement démocratique. Légiférer n’est pas un apéritif. Et la buvette de l’Assemblée ne devrait pas être le cœur battant de la République.

Ce débat aurait pu rester une anecdote. Un éclat de rire collectif, une petite polémique de couloir. Mais il n’en est rien.
Car cette histoire de Get 27 et de vin au frais du contribuable met en lumière quelque chose de bien plus profond : une classe politique incapable de percevoir l’impact de ses moindres gestes, de ses petits privilèges, de ses refus obstinés de renoncer, même symboliquement.

La proposition d’Emmanuel Duplessy ne visait pas l’interdiction de boire du vin en France — rassurez-vous, le vignoble national survivra. Elle pointait l’urgence de l’exemplarité, dans une période où les citoyens, eux, n’ont plus droit au moindre écart, ni dans leurs dépenses, ni dans leur comportement.

Ce n’est pas de puritanisme qu’il s’agit. C’est de lucidité. Parce qu’à force de confondre la République avec un salon des vins permanent, c’est la démocratie qui finit par tituber.